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30 octobre 2015 5 30 /10 /octobre /2015 11:02
 

Retrouver une archive de 1995, article écrit pour Le Soir de Belgique à partir d'Alger, sous pseudo, pour des raisons de sécurité

Etre très touchée de relire ce que disaient les Agériens, ce qu'on a oublié d'eux

 

LA VIE QUOTIDIENNE DES ALGEROIS,SOUS MENACE PERMANENTE ALGER :LA PEUR DERRIERE LES DISCOURS RASSURANTS

LEMONDE,ADELE

Page 7

Samedi 20 mai 1995

La vie quotidienne des Algérois, sous la menace permanente

Alger : la peur derrière

les discours rassurants

La population apprend à gérer ses peurs. A refuser l'inéluctable, la terreur.

 

ALGER

Correspondance particulière

 

On surmédiatise les attentats, les incidents d'Alger sont gonflés : la reprise en main de la situation du pays par le gouvernement est une réussite. Responsable d'un important centre de soins entre Béjaza et Annaba, à l'ouest d'Alger, Monsieur M... affiche le discours serein des hommes proches du pouvoir. A l'entendre, l'Algérie fonctionne à peu près normalement. Le gouvernement, en d'autres termes, l'a emporté sur les groupes armés islamistes. Le message, en pleine préparation des futures élections présidentielles, a une fonction simple : rassurer les gouvernements occidentaux, les banques étrangères et se rendre légitime aux yeux de la population. Il n'est d'ailleurs pas officiellement contesté. Et pour cause. La radio et la télévision sont contrôlées par l'État et les journalistes se sont vu interdire toute investigation sur les attentats.

De jour, d'ailleurs, les rues de nombreuses villes affichent un visage pacifié. En dehors de certaines zones de l'Algérois et de l'Est encore contrôlées par les groupes armés, la plupart des services publics fonctionnent. Les compagnies privées d'autobus se sont multipliées. La poste et l'administration travaillent. Les écoles aussi quand elles ne sont pas en grève comme en Kabylie. Et les magasins regorgent de denrées. Qu'importe que le prix du pain ait été multiplié par 5, celui du lait et de l'huile par 10 ou qu'un kilo de foie coûte 350 dinars pour un Smic à 4.500 dinars et un salaire moyen autour de 6.000.

DERRIÈRE LA FAÇADE

Et pourtant. Derrière la façade, le paysage est tout autre. Dans la même semaine, à Alger, une bombe a détruit il y a quinze jours le château d'eau de Kouba. Une autre a partiellement rasé le pont d'El Harrach. La nuit, les enlèvements, rafles et assassinats sont quotidiens. Des policiers sont tués à l'aube dans les rues, des commerçants poignardés pour avoir refusé le racket. Et la liste est sans fin. Les enseignants de l'école d'architecture et d'urbanisme ont reçu il y a un mois une lettre de menace accompagnée du trajet exact qu'ils font chaque jour pour se rendre à leur cours. Après deux semaines de gel, ils ont repris leur travail. Le jour même, l'une des leurs a été assassinée à l'université.

Baya Gacemi est journaliste à Alger. Chaque jour, elle se dit voilà, c'est maintenant. Il suffit d'un homme qui marche trop près d'elle, d'une main dans la poche d'une veste. Chaque jour. Trente-six de ses collègues ont déjà été assassinés. Tous n'avaient pas reçu de menaces. A chaque assassinat, elle dit qu'elle va partir. Mais le lendemain pourtant, elle décide de rester. Elle dit que c'est sa façon à elle de résister. Que ceux qui sont partis se sentent coupables, qu'elle préfère sa vie à elle. Elle apprend à «gérer la peur ». Elle s'achète des tableaux. Elle ne garde pas d'argent. «Pour quoi faire ?»

Noria, elle, travaille dans un hôpital de la capitale. Elle n'a jamais été inquiétée. Quand elle le peut, elle part quelques jours en France. Elle dit qu'elle se sent prise au piège en Algérie, que l'atmosphère est parfois irrespirable et que sans ces échappées, elle ne tiendrait pas le coup. Mais elle n'envie en rien ses collègues médecins obligés de mendier une garde ou un remplacement dans un hôpital parisien. Elle pense qu'elle doit rester pour que les ouvriers et les infirmiers de l'hôpital, souvent tentés par l'islamisme, ne croient pas que l'élite est prête à abandonner le navire.

LA MORT QUI NOUS CHERCHE

Un peu plus loin sur les hauteurs d'Alger, dans la rue étroite où se sont installés les locaux du RAJ (Rassemblement action jeunesse), protégés par un vigile, Dalila, 28 ans, porte-parole de l'association, tient elle aussi le langage de la résistance. Créé en mars 93, par des jeunes étudiants et chômeurs, RAJ a commencé par parler sida, toxicomanie et droits de l'homme dans les lycées et les universités, organiser des débats dans les quartiers populaires. Elle a récemment lancé une pétition appelant à «la paix maintenant». Comme la plupart des autres responsables, Dalila reçoit des menaces. Mais pas question pour autant de s'arrêter. Tout est devenu difficile, dit-elle, aller à l'école, au marché, militer. C'est pour ça qu'il faut continuer. Pour donner du courage à tous ceux qui restent, qui ne cèdent pas, ne basculent pas. Ce n'est pas nous qui cherchons la mort, ajoute-elle, c'est elle qui nous cherche.

Le soir, pour apprivoiser la peur, les gens se racontent des histoires de faux barrages et d'égorgements. L'un dit qu'après le passage du camion de lait, il n'y a plus de danger. L'autre ajoute que maintenant, c'est à la scie que les cous sont tranchés. Les rires fusent. Les Algériens dans leur grande majorité refusent la logique de la terreur. Certains d'entre eux le font en risquant leur vie chaque jour. Sans autre arme que leur volonté de vivre et de voir leur pays se libérer de ses jougs.

ADÈLE LEMONDE

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