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11 mai 2012 5 11 /05 /mai /2012 09:08

 

Sous-préfecture du sud-ouest, janvier 2012. Pour compléter ses revenus de droits d'auteur (de 0,50 à 2 € par livre vendu), l'écrivain peut se porter candidat à des résidences d'écriture : pour 1000 à 3000 € par mois, gîte et couvert lui sont offerts en échange de diverses activités culturalo-littéraires, ateliers d'écriture, rencontre avec le public, etc. L'usage veut qu'il dispose de 60% de son temps pour écrire et en offre 30% à la collectivité qui l'accueille. Un jury trie les candidatures puis reçoit les 2 ou 3 auteurs pressentis. Ce jour là 8 personnes, hommes et femmes, représentant les payeurs : mairie, région, département. On écoute l'auteur parler du projet qu'il propose, autour de quel thème, ce qu'il apporte. Mais d'autres considérations jouent bien sûr, la sympathie qu'il dégage ou pas, etc.

 

Me vient alors cette question : parlerez-vous au public du travail d'écriture personnel que vous ferez durant votre résidence?

Je ne suis pas sûre de comprendre. Une résidence dite d'aide à la création aide financièrement un auteur à écrire ce qu'il entend écrire, un projet personnel, durant les 60% de temps "libre". Me demande-t-on des comptes sur ce que je ferai pendant ce temps? Je réponds que personne ne voit mes manuscrits avant qu'ils soient entièrement écrits, que je ne peux pas en parler tant qu'ils ne sont pas finis, que j'ai besoin de ce silence et de ce "secret", que je ne m'imagine donc pas donner une conférence publique sur ce que je suis en train de faire.

C'était évidemment la réponse à ne pas avoir.

Je fus recalée.

 

J'ai compris plus tard. Au nom de l'argent qu'on me versait, je devais non pas offrir 30% de mon temps pour des activités culturalo-littéraires comme il était prévu au contrat. Je devais m'offrir, écrivain, à mes payeurs. Leur donner ce à quoi ils ne peuvent pas avoir accès :mon travail personnel, intime, ce qui prééxiste à l'oeuvre. Je devais  leur montrer que j'étais tout à fait d'accord, puisqu'ils le demandaient, pour enlever ma culotte.

J'ai refusé.

Je me suis refusée au client.

Mon challenger a accepté.

Il a donc été choisi.

 

La demande était abusive.

Elle n'a pourtant gênée aucun des participants à ce jury.

 

En cela, le sarkozysme-ultra-libéralisme a aussi terriblement gangréné la "culture"

La liberté de l'individu n'est plus supportable, cette singularité qui appartient à chacun de nous, cette part irréductible.

Le sarkozysme ne supporte pas cet irréductible.

Le payeur veut désormais détenir aussi la liberté du payé.

L'argent, ce somptueux outil du réel, ce magnifique miroir, plus que jamais outil d'asservissement.

 

Le retournement est terrible : cet argent devait m'offrir de la liberté pour écrire.

On me demanda donc, au contraire, d'offrir au payeur ce qui faisait ma liberté.

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