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11 juin 2014 3 11 /06 /juin /2014 16:42

Notes bibliographiques, juin 2014
   par M.W. et J.C.-N.

   « Il y a dans ce que je suis, comme elle, Calcutta, des palais à l’abandon… » Cette phrase initiale annonce l’approche de Dominique Sigaud, journaliste, écrivain, partie pour un séjour indien : une ville lentement apprivoisée par un moi omniprésent. Émotions, sensations, vibrations, attentes, souvenirs accompagnent la découverte du réel, hors chemins ordinaires, bien sûr. Et pour mieux se regarder vivre dans ce chaos organisé, elle alterne première et troisième personne, elle et je. La voici qui s’installe dans un quartier populaire – le marché, les gens, les bruits, le rythme de la vie –, dirige deux ateliers d’écriture, marche, fait des conférences, traverse le pont où passent chaque jour cinq cent mille Bengalis, longe les berges du fleuve… Marguerite Duras s’entend dès les premières phrases et devient omniprésente, trois représentations d’India Song s’organisant. Venue pour écrire, l’auteur repart, déchirée, rapportant quelques notes. Partir, Calcutta est rédigé au retour, symbiose sophistiquée d’une écriture magnifique et fortement évocatrice, entre une femme et une ville-monde.

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2 juin 2014 1 02 /06 /juin /2014 16:17

"PARTIR, CALCUTTA"

Le Dauphiné libéré, lundi 2 juin 2014

   Un chant d’amour pour une ville chaotique

   par Gilbert Jean

 

   Journaliste globe­trotter, elle avait traversé Beyrouth, Jérusalem et aussi le Rwanda. C’est pourtant Calcutta qui a exercé sur elle, devenue romancière, toute la fascination contenue dans Indian Song de Marguerite Duras. Dominique Sigaud est allée dans cette gigantesque et chaotique métropole indienne, « s’asseoir comme eux, sur une marche au bord du Gange et attendre… ».

   Résolument engagée, elle avait, d’entrée, dénoncé La Fracture algérienne. Dominique Sigaud vient de rappeler la monstruosité, nuit et brouillard concentrationnaire, dans Franz Stangl et moi en accompagnant le dernier jour du commandant de Treblinka. La voici qui, dans son dernier roman, tisse un long poème dédié à Calcutta, ses palais, ses colonnades, ses jardins, ses fontaines ses autels et ses fleurs et, au cours de sa résidence indienne, finit par se sentir, comme elle et ses palais, « à l’abandon ».

 

   Dans le sillage de Marguerite Duras

   Volontaire saccadée, par accumulation parfois, la syntaxe bousculée de Dominique Sigaud sied à cette ville énorme de bruits, d’odeurs et d’injustice qui est pourtant, pour elle, source de paix en dépit du choc reçu et de la violence constatée. Calcutta est chaos à l’image du fleuve qu’elle borde : le Gange, fleuve sacré et… poubelle. À la manière de Duras, c’est pour Calcutta que l’écrivain a composé une partition qui se révèle littéraire et musicale.

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6 mai 2014 2 06 /05 /mai /2014 10:22
L’évidente solitude
L’évidente solitude

Partir, Calcutta – Dominique Sigaud – Editions Verdier

C’est une première, souligner ce que l’on lit, dès le dos de couverture du livre, le besoin de marquer ce qui nous marque : «Non pas fixer mais soulever, maintenir la suspension, ne pas décrire mais écrire.»

Une femme s’en va. Vers des palais à l’abandon. Elle est en Inde, elle est chez elle, à l’intérieur de soi, où le temps se dilate. Il pourrait l’écarteler, il va la rassembler.Lire Dominique Sigaud, c’est savourer une langue. Sa langue, la nôtre, qui nous traverse et nous transperce. C’est intense et dense, implacable et doux. Le pouvoir d’un livre est étrange, toujours il trouble, il fait advenir un sourire invisible que rien n’efface, qui tranche avec nos jours, vient bousculer une atonie et réconcilie beaucoup, presque en secret.

Partir à Calcutta avec Dominique Sigaud nous entraîne dans une rugosité bienvenue, on suit l’écrivain dans sa ligne droite pleine de méandres et d’inconnu. Jusque devant le Gange, «Ca pourrait se terminer là. Je suis soulevée. Déplacée. Agrandie. Survient un sanglot sec, irrépressible. J’ai déjà vu des fleuves immenses. C’est autre chose. Le chemin parcouru jusque là peut-être. Ce qu’il a fallu pour y être. Une mesure d’existence. Il serait impossible à quiconque de le mesurer. Un temps parcouru. De la perte. Un aboutissement;  je serai ce que je serai.»

Partir, Calcutta – Dominique Sigaud – Editions Verdier

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7 avril 2014 1 07 /04 /avril /2014 13:23

http://aliette-armel.blogs.nouvelobs.com/archive/2014/04/04/calcutta-avec-duras-dominique-sigaud-527726.html

 

04/04/2014 

par Aliette ARMEL

Le livre de Dominique Sigaud, Partir Calcutta, est le récit d’une expérience, d’un voyage profondément intérieur qui s’éprouve physiquement puis se met en mots, s’adosse au langage à l’occasion d’un déplacement volontaire dans l’espace, d’une plongée dans un univers dont l’étrangeté est l’occasion d’une redécouverte d’une part d’elle-même, en compagnie de cette autre qui lui est familière depuis les années 1970, Marguerite Duras.

Partir, Calcutta. C’était, au départ, le seul objectif. Partir pour partir. Sans but. Pas même celui d’écrire. Les mots, les phrases sont venues après. Ainsi que ce qui travaillait en sourdine, ce qui a guidé inconsciemment le choix de la destination : l’Inde, puis Calcutta, le Gange, le Golfe du Bengale. Dominique Sigaud ne découvre qu’ensuite, plus tard, le rôle joué dans sa décision par « India Song, la musique, la chanson, la voix de Delphine Seyrig. […] Le nom Calcutta et ce qu’il contient de Duras : cette transgression à l’œuvre. La liberté, la perte. Mon trouble à vingt ans. L’énigme. De la langue, enfin. »

La phrase qui ouvre le livre est emblématique du processus durassien qui est à l’œuvre : « Il y a dans ce que je suis, écrit Dominique Sigaud, comme elle, Calcutta, des palais à l’abandon ». Elle s’identifie à Calcutta, comme Marguerite Duras à travers son personnage d’Anne-Marie Stretter : « « J’ai dit qu’elle était Calcutta, rappelle Marguerite Duras (dans Les lieux de Marguerite Duras, livre signé avec Michelle Porte), je la vois comme Calcutta. Elle devient Calcutta, il y a un double glissement, Calcutta va vers la forme d’Anne-Marie Stretter et elle va vers la forme de Calcutta. Et pour moi à la fin du film elles ne font qu’un ».

Mais au contraire de Duras, Dominique Sigaud a fait le voyage jusqu’à Calcutta. Elle a plongé dans le corps de cette ville, elle a laissé son propre corps être envahi par une fièvre qui ne l’a pas lâchée pendant son séjour d’un mois – celui de février 2013. Elle a fait l’expérience d’une mise en vibration par la ville devenue « sa » ville. Elle a opéré, d’instinct, un choix entre les multiples possibles qu’offre cette métropole parmi les plus peuplées du monde : ville d’une tradition intellectuelle prestigieuse (avec la famille Tagore). Ville branchée avec ses quartiers hyper-modernes et luxueux. Ville de la nostalgie et des vestiges abandonnés de l’Empire anglais. Ville de la misère, de la lèpre, et de mère Teresa. Ville des contrastes violents, des agressions sexuelles, de la brutalité commerciale et de la circulation agressive.

Pourtant, le Calcutta de Dominique Sigaud se caractérise par deux mots : lenteur, douceur. « J’entre dans les ruelles […] Un arrondi des courbes, bâtiments anciens, douceur extrême ; couleurs passées aux murs, démarches lentes. Cette douceur je la connais. Un lien ténu se reforme. On me regarde beaucoup ; regards eux-mêmes coulés dans la lenteur. Il y a des fleurs de lotus taguées sur les murs, petites et grandes en gris et noir, juste ça, des fleurs de lotus. […] Il y a de vieilles Ambassador mortes depuis longtemps en plein ciel, couvertes de poussière, dans les arrières cours d’anciens palais fermés, grillagés de lourdes tentures métalliques travaillées à la volute à l’entrelacs. Hauts murs de sombre rouge se délavant. D’autres d’un vert très pâle. Venise. Ton nom de Venise dans Calcutta. Beauté lancinante. Désir d’immortalité à l’œuvre. Nous venons de ça, je le sais, Venise, Calcutta, immortalité. »

 

 

Lorsqu’elle va vers le fleuve, le Gange, affrontant l’impossibilité de traverser les places envahies par la circulation, se mêlant à la foule, mesurant son ignorance, elle éprouve l’écart, l’inadaptation mais aussi le plaisir de la dépossession. Elle découvre Calcutta à pied, en bus, et se retrouve sans cesse dans des périmètres où elle est la seule occidentale. La protection lui vient, parfois, de certains indiens ou le plus souvent de certaines indiennes : ils la mettent sur le chemin de ce qu’elle cherche.

Elle se livre à l’émotion « Devant moi, il y a le Gange. L’immensité. Je m’arrête. Je suis venue jusque-là. Ça pourrait se terminer là. Je suis soulevée. Déplacée. Agrandie. Survient un sanglot sec, irrépressible. J’ai déjà vu des fleuves immenses. C’est autre chose. Le chemin parcouru jusque-là peut-être. Ce qu’il a fallu pour y être. Une mesure d’existence. Il serait impossible à quiconque de le mesurer. Un temps parcouru. De la perte. Un aboutissement ; le je serai ce que je serai ».

Les voix d’India Song remontent alors :

-       « Un jour… il y a dix ans qu’elle marche, un jour devant elle, le Gange… ?

-       Oui, elle reste.

-       C’est ça… »


Dominique Sigaud entre dans la compréhension, intime, personnelle, de cet écart dans lequel Duras a dû se tenir pour rendre possible l’incarnation dans la langue de ce « fléchissement intérieur né d’un fleuve en particulier », cette inflexion qu’en ce jour de février 2013 Dominique Sigaud éprouve. « Le fleuve et son nom dans Duras. […] Le Calcutta doux et lent, rongé par la poussière et l’âge que Duras a voulu. Calcutta durassienne ; Venise élimée jusqu’à la corde. Ton nom de Venise dans Calcutta désert. Comment a-t-elle su ? » Les auteurs au pouvoir d’évocation extrême conduisent leurs lecteurs à s’interroger sur ce point: comment parviennent-ils à éprouver et à faire éprouver ce qu’ils n’ont eux-mêmes vécu que dans l’imaginaire, ces sensations dont ils ont fait, seuls, l’expérience dans cette forge intérieure aux mécanismes particuliers, que Marguerite Duras désignait sous l’expression « d’ombre interne » ?

 

Cet écart explique aussi la difficulté de Dominique Sigaud à ancrer dans le réel l’affirmation « Je suis à Calcutta ». Des passages à la première personne alternent avec d’autres où l’auteure s’observe, s’écoute, s’entend. Le « elle » devient de plus en plus fréquent au fur et à mesure que le récit avance, que la fin, le départ, approchent et qu’elle accepte de « passer du je à la représentation. Ecrire, affirme-t-elle alors, n’est qu’une représentation ».

 

Le livre suit aussi la progression des jours. Il rend compte du quotidien d’un auteur en résidence, bénéficiant d’une mission Stendhal, intégré, pendant son séjour, au paysage culturel du poste diplomatique, du consulat de France et de l’Alliance française, participant à des débats, animant des ateliers d’écriture et invité aux spectacles offerts par la communauté française.

 

Les derniers jours du séjour de Dominique Sigaud lui permettent ainsi un autre type d’immersion : dans un spectacle de théâtre créé par Eric Vigner, Gates to India Song. En 1993, Eric Vigner a travaillé avec Duras sur une transposition scénique de La pluie d’été. Vingt ans plus tard, il a recréé India Song en Inde, avec des comédiens indiens. A Calcutta (après Bombay et avant Delhi), le spectacle est monté dans la maison de Rabindranath Tagore. Dominique Sigaud est submergée par la même force d’émotion que devant le Gange. Elle est envahie par ce qui se joue en elle à travers le spectacle, par la perte, par l’impossibilité et aussi par ce qui s’ouvre, porté par la musique rêvée d’un violoncelle et aussi, bien sûr, par la ritournelle d’India Song.

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7 avril 2014 1 07 /04 /avril /2014 13:21

Duras n’a pas cent ans, Dominique Sigaud l’a rencontrée

En décembre, on marchait à Trouville, épaule d’un homme et horizons noyés, pas même une de ces odeurs chimiques venues du Havre, une immobilité malgré les amples marées, et ce fut évident . Le centenaire de Duras, non. Sauf accident :   Partir, Calcutta en est un.

 

Me revenait sur la plage, et d’ailleurs plutôt sur celle d’Houlgate, loin des bottes caoutchoutées sur planches,  la phrase qui ouvre le livre d’Hélène Bamberger : « Chaque jour on regardait ça : la mer écrite ». Oui, Duras,centenaire,  j’aurais aimé un silence et une note, un corps et une absence,  même une liste de courses, des souvenirs qui ne se bloguent pas, et basta.

Mais bien sûr,  Duras aura fait écrire autant qu’elle a écrit, il y a de beaux livres ;on y rappelle que Duras est l’auteur la plus étudiée dans les lycées,  La Pléïade l’an dernier, qu’elle est au répertoire de la Comédie française,  on  revient sur le look MD , refont surface des témoins  d’un jour, cette interrogation obstinée: Marguerite était-elle une menteuse ? « Alors, l’écrivain, il devient son propre flic », avait-t’elle écrit . Les biographes peuvent l’être aussi. Mais oui, menteuse,  elle raconte le Gange sur un chantier naval, Venise au Havre , et Vinh Long partout. « On ne sait plus rien, presque, à force de savoir tout. Tout comme on croit savoir. C’est ce qu’on appelle un état avancé du désespoir ».

 

Alors, justement, c’est en ne sachant pas, en ne voulant pas savoir d’avance, que Dominique Sigaud, écrivain beaucoup, journaliste un peu, a rencontré Marguerite là où celle-ci n’est jamais allée : à Calcutta. Sous la couverture jaune safran des éditions Verdier, un drôle de livre, un déplacement.  Le voyage comme un état. Chaque année, l’Institut français accorde une trentaine de bourses à des écrivains, qui couvrent ( sans luxe excessif) les frais d’un séjour en pays étranger. Dominique Sigaud, au chapitre du « projet » que l’on est censé présenter, a répondu que justement, elle n’en avait pas. Et  sans doute parce que son œuvre est assez  importante, déjà, pour que son non-projet séduise, la voici à Calcutta. « J’ai lu avant de partir quelques pages de Moravia, de Pasolini, Michaux, leurs phrases définitives sur l’Inde, ce qu’est l’Inde ». Elle leur préfère alors quelques lignes du Vice-Consul , la jeune mendiante chassée par sa mère :

-Comment ne pas revenir ?

- Il faut se perdre.

- Je ne sais pas.

- Tu apprendras.

- Je voudrais une indication pour se perdre.

- Il faut être sans arrière-pensée, se disposer à ne plus reconnaître rien de ce qu’on connaît, diriger ses pas vers l’horizon le plus hostile ».  

Alors, pas de guide touristique, un appartement dans un quartier  qui n’est pas celui où l’on croise les occidentaux, elle marche. Elle coule dans la foule  et suit l’indication durrassienne, des heures entières et même des journées entières, se perd. S’épuise à gagner le bord du Gange, entrevoit ces somptueux palais en ruines – « le souvenir d’une façade à colonnades, balcons en balustrades, étages de coursives.(..) Je peux reconstituer le palais. Je reconnais quelque chose. Je ne sais pas quoi. » Rêves coloniaux de pierre, où sèche le linge. L’écriture de Dominique Sigaud – nerveuse, précise, cumulative, avec trouées lumineuses –  se tient au large de Duras mais dans ce pays où l’on tue beaucoup les petites filles, jusqu’à parfois faire basculer les statistiques de naissances, où l’homme de ménage coupe la lumière à l’écrivain ( rien qu’une femme), où seule une femme relèvera  la vieillarde tombée dans le bus, la petite mendiante récurrente est partout. Venise – son nom, dans Calcutta enfin désert, en pleine nuit, aussi.


 

L’écrivain est malade, fiévreuse, elle mange et boit aux étals. Autre façon de se perdre, loin des conseils aux voyageurs.  Et finalement, Marguerite est bien là, c’est annoncé. Trois soirs durant.

« Nous l’avons connue en même temps. Nous avions vingt ans, elle soixante. Elle était l’une des rares à avoir encore notre âge », écrit Dominique Sigaud en évoquant celui qui, au moment même où elle s’y trouve, monte Gates to India song dans la maison de Tagore : Eric Vigner. Elle l’ignorait, et avait fourré le texte dans sa valise au dernier moment.

Le traducteur du texte, pour la pièce, a souffert : « Certaines phrases de Duras contenaient trois mesures de sens en même temps, en anglais il fallait trois phrases ». Les comédiens indiens se fondent dans l’univers de la pièce « si proche de cet autre Calcutta doux et lent, rongé par la poussière et l’âge que Duras a voulu ».

Et c’est presque tout : un déplacement,  une perdition dans cette ville pour  laquelle ,paraît-il, « deux trois jours suffisent » selon les guides. Bien sûr, le retour n’est pas vraiment un retour, plutôt l’apprentissage de ce manque sur lequel Duras a tant écrit. « Cette rumeur, le Gange ?...-Oui. – Cette lumière ? ..- La mousson. – Cette poussière ? – Calcutta central ».

Non, pas de centenaire anniversaire pour Marguerite, mais ce cadeau d’un écrivain à un autre, l’abandon complice à un imaginaire.

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5 mai 2013 7 05 /05 /mai /2013 17:45

le 27 Juin 1997

Le voyage au bout de la peur

Dominique Sigaud, avant de se faire remarquer l'an passé pour son premier roman, avait publié «la Fracture algérienne» (Calman-Lévy) en 1991. Son troisième livre, «la Vie, là-bas, comme le cours de l'oued» (Gallimard, 144 pages, 90 francs), montre que l'interrogation initiale sur l'Algérie ne s'est pas interrompue. Mais aussi que le passage par le roman n'est pas resté sans effets sur l'écriture: c'est en effet avec les moyens de la littérature que l'auteur propose la remarquable relation d'un récent voyage en Algérie. Avec au bout, l'un de ces livres qui marquent durablement.<br><br>

 

 

LORS de la rentrée littéraire de septembre 1996, au milieu du gros bataillon hétéroclite des premiers romans lancés sur le marché, «l'Hypothèse du désert», de la journaliste Dominique Sigaud, se distinguait du tout-venant comme un texte déjà remarquable de maîtrise, ouvrant sur une réelle profondeur de sens. Tout récemment, le même auteur vient de faire paraître un autre titre, «la Vie, là-bas, comme le cours de l'oued», qui se situe quelque part entre le reportage et le récit, et qui surtout confirme qu'on se trouve là devant une authentique personnalité d'écrivain. L'oeuvre se présente tout en finesse et en sobriété, sans recherche de pathos, pour cependant dire le pire: la mort et le chaos dans l'Algérie d'aujourd'hui.

Le personnage central, tout du long évoqué à la troisième personne du singulier - pour des raisons qui relèvent sans doute de la nécessité d'un travail sur soi, après la violence de ce qui a été vécu -, est une journaliste française partie enquêter en Algérie à l'automne 1995. Un autre séjour avait précédé, six mois auparavant, qui faisait lui-même suite à une visite effectuée en 1991. Celle qui embarque, un après-midi de la fin octobre, à Lyon-Satolas sur un vol d'Air Algérie, ne part donc pas avec le regard de la néophyte. Il est même clair qu'elle connaît parfaitement la dimension, les enjeux et les risques pour elle-même du drame dans lequel elle s'apprête à replonger («Algérie, destination la plus lointaine, radicale»). Elle sait aussi l'importance que peut revêtir sa présence là-bas, autant pour témoigner de la barbarie à l'oeuvre que pour donner à percevoir l'importance cruciale, et la complexité, de ce qui s'y joue.

Neuf chapitres relatent ce parcours éprouvant, au moral comme au physique, qui atteint souvent l'insoutenable. Chacun suivi d'une page intitulée «la Peur», qui va de la simple définition du mot, telle que le dictionnaire la fournit, à de rapides séquences de monologues intérieurs qui en font apparaître les effets dans la langue au quotidien. Car l'ambition du livre ne se limite pas seulement à porter témoignage: il s'agit parallèlement d'identifier ce qui affecte le subjectif et l'intime, afin d'en déceler les commotions et les altérations irrémédiables. En cela, Dominique Sigaud s'inscrit dans un projet de nature littéraire. Ce que confirme sa façon de tenir le récit: éloignée du naturalisme, méfiante face aux complaisances de la description. Allant plutôt vers l'ellipse et la suggestion qui enclenchent la réflexion. Et retenant, des êtres rencontrés par son personnage, à Alger et ses environs puis en Kabylie, des expressions fugitives du visage, des gestes inconscients, des silences, qui en disent plus long que n'importe quel commentaire sur un certain état de meurtrissure et de défiance généralisée.

On y voit, dès les premiers pas effectués à la sortie de l'aérogare, puis à travers les itinéraires compliqués, toujours changés, les arrêts et les départs inopinés, les rencontres sous protection dans des lieux discrets, surgir un étrange pays dans lequel vie et mort «sont désormais sang mêlé». Avec, d'un côté, ces bâtiments et ces ponts partout détruits, ces services publics démantelés, cette pauvreté galopante. Et, de l'autre, ces florissantes entreprises de construction, ces nouvelles sociétés de transport tenues par des «islamo-terroristes», «guerriers pas fous, sauvegardant la mise et protégeant la rente» et ces militaires s'enrichissant. Comme si, pour les affaires de quelques-uns, le chaos et le sang versé ne constituaient pas forcément un handicap. On y voit également une jeunesse prise en tenaille entre les exactions policières et l'enrégimentement forcé dans les groupes armés intégristes, pour éviter à la famille d'être froidement exécutée avec un atroce luxe d'horreurs. Toutes choses qui ont engendré «un recul de la sagesse, de la raison, du politique».

Tandis que «la fracture sociale est de plus en plus apparente, entre le pain et le lait, la moitié d'une journée d'un maigre salaire disparaît. Les classes populaires sont touchées de plein fouet». L'un des grands mérites de ce livre remarquable de netteté et d'intelligence de la situation, c'est de remonter à la racine des problèmes, puis de faire sentir la puissance du poison qui engourdit les esprits, enfin de montrer les trésors de courage et d'intelligence nécessaires pour se maintenir en vie, communiquer, informer, résister.

Puisque aussi bien l'on est contraint de faire face aux deux aspects d'une même barbarie: celle des groupes armés, rançonnant, pillant, violant, assassinant, transformant l'Algérie en un «pays des cous égorgés»; celle de la répression aveugle, avec son lot d'arbitraire, de provocations, de tortures et de crimes. Entre les deux, au bord du précipice, un peuple tente malgré tout de trouver sa voie. Dominique Sigaud suggère comment, au coeur de cette fournaise, une humanité perdure, avec ses solidarités, sa lucidité, sa soif de réflexion, son désir d'un changement social, qui arrache la masse des pauvres à l'influence des fondamentalistes. En face, elle évoque ces corps décapités, découpés, dépecés, souillés, ces visages brûlés au chalumeau au nom d'Allah, ces jeunes filles enlevées et «fiancées» aux hommes des groupes terroristes.

Un album de photos, rapporté de là-bas par son personnage, en a conservé les traces. Mais il faudra à celle-ci une année entière après son retour, lui-même avancé, tant les récits entendus étaient rapidement devenus terrifiants, pour oser enfin l'ouvrir et en tourner les pages. Ce qu'il contient révulse en effet le corps et l'esprit. Un aliment de choix pour la peur qui l'habitait encore et qui s'est imposée comme l'expérience fondamentale des journées de l'automne 1995. «Dans son corps, une porte claque», indique sobrement l'auteur, en l'une de ces images terribles dont elle possède le secret. Un ébranlement partagé par le lecteur de ce livre impressionnant, simple dans sa composition, mais d'une terrible intensité.


JEAN-CLAUDE LEBRUN

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5 mai 2013 7 05 /05 /mai /2013 17:34
Escadrons fantômes

Par Michel Grisolia (L'Express), publié le 27/09/2004

 

En Amérique latine, une journaliste réveille de vieux démons. Quand la fiction témoigne contre la dictature

Le pire danger pour un écrivain, c'est d'être à la mode. Dominique Sigaud ne court pas ce risque: loin des futilités parisiennes, elle publie depuis L'Hypothèse du désert, en 1996, des romans abrupts, inconfortables, engagés et sauvages, qui piègent comme des araignées dans leur toile la réalité sociopolitique d'Etats revenus à la démocratie sans être pour autant guéris de leurs vieux démons. The Dark Side of the Moon, livre de terreur et d'oppression, hisse son auteur sur les plus hautes marches de la fiction témoignage contre totalitarisme militaire et barbarie, entre le Vassilis Vassilikos de Z et le Jorge Semprun de La Deuxième Mort de Ramon Mercader. 

Une ancienne dictature d'Amérique latine, jamais nommée, à peine imaginaire; le pays est calme, pacifié: pour combien de temps? "Quand un pays l'a fait, écrit Sigaud, il le refera." Que refera-t-il? La part belle aux exactions des escadrons de la mort. Fille d'un gouverneur proche des colonels autrefois au pouvoir, Anna Maria Maiol de Lagoa, journaliste, recueille les propos d'un opposant au régime; il est en cavale, a subi la torture. La jeune femme agit-elle par curiosité professionnelle, pour provoquer son père, par naïveté romantique? Par ambition, un scoop à sensation ne déparant jamais un CV digne de ce nom? 

Les êtres humains, on le sait, ne sont ni blancs ni noirs. Ce roman secouant les présente comme des butins de guerre les uns pour les autres: l'enfant pour sa mère, l'amant pour sa maîtresse, l'ami pour son compagnon; et, tel le couple central de l'ouvrage, la victime pour son bourreau. Sur une musique syncopée d'humiliation, de honte et d'horreur intimes, le duo de la prisonnière et de son tortionnaire a les beautés funèbres d'un tango désarticulé, terrible danse de mort. D'actualité: les prisonniers irakiens torturés par des soldats américains, les journalistes récemment enlevés montrent que cette danse-là, on en exécute les figures partout dans le monde, encore et toujours... 


THE DARK SIDE OF THE MOON / TELERAMA 2004

Dominique Sigaud lance une journaliste sur la piste de tortionnaires. Un roman sauvage.

The Dark Side of the moon, un titre qui se murmure comme une vieille rengaine lancinante, se situe dans un quelque part imaginaire qui ressemble fort à un bout d'Amérique latine. L'Amérique latine, ses dictatures, ses guerres, ses tortionnaires, ses victimes... C'était jadis. Pas si sûr. Certains Etats ont certes briqué leur façade, balayé rapidement le seuil de leur histoire, mais n'ont pas liquidé leurs hommes de main pour autant. Les tortionnaires qui sévissaient il y a vingt ans exercent toujours leur profession, pour le plus grand plaisir des nouveaux gouvernants. Dans ce chaos qui n'a pas de nom, Dominique Sigaud a imaginé une jeune journaliste issue de la haute bourgeoisie, Anna Maria. Trop ambitieuse pour ne pas cacher quelques fêlures, celle-ci n'a pas froid aux yeux. Elle en veut. Du sensationnel. Signer un scoop, un de ces reportages à faire baver d'envie ses confrères, à faire trembler son père, haut dignitaire rangé du côté du plus fort. Elle réussit à interviewer un type en cavale, opposant au régime et victime de tortures. Dès lors, Anna Maria l'incrédule devient à son tour un danger pour le pouvoir. Dominique Sigaud n'a peur de rien, d'aucune histoire, d'aucune violence. Sauvage, en dehors des modes, elle écrit tout cru. Martèle ses mots, syncope ses phrases, trouve le ton juste pour raconter les viols, tortures et humiliations. En enchevêtrant passé et présent, elle met au jour la densité de ses personnages entre fragilité et perversité, et révèle leur part sombre - « the dark side of the moon ».

Martine Laval

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3 mai 2013 5 03 /05 /mai /2013 14:28

http://www.gerardstreiff.fr/spip.php?article342

 

Dominique Sigaud

La corpulence du monde

Seuil

Dominique Sigaud est une femme étonnante qui connaît bien le monde et ses folies pour avoir été grand reporter, un peu partout sur la planète et notamment en Algérie, pays qu’elle adore et qui lui fait peur.

Confrontée à la question : « Comment rendre compte au plus juste du monde ? », elle a décidé de passer à la littérature, au mode romanesque, pour mieux se faire comprendre, élargir le public. On en revient à cet enjeu : il faut souvent passer par la fiction, par le mensonge de la fiction pour revenir à la réalité, pour faire comprendre la réalité.

Dans « La corpulence du monde », Sigaud retrace, le plus minutieusement possible, vingt quatre heures de la vie de trois personnages, un soldat britannique à Bagdad, Clifford Moncrief, en proie au doute ce jour là ; un infanticide à Marseille, Jean Michel Largen, un pauvre type qui croit pouvoir refaire sa vie ailleurs, repartir à zero après ses crimes ; une écrivaine qui ressemble beaucoup à l’auteur, Anna Alma, entre ses problèmes de mère et d’écriture. Une journée presque comme une autre avec des thèmes communs évidents : la violence, violence familiale, violence sociale ; la peur.

Bref, une journée qui contiendrait toutes les autres avec trois existences bien différentes,

une peinture minutieuse des faits et gestes de ces trois individus, de leurs silences, leurs fêlures. Rien n’échappe à ce regard sur l’humanité, ou l’inhumanité. Un roman social, politique, intime, féminin.

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2 mai 2013 4 02 /05 /mai /2013 17:22

The Dark Side of the Moon

sigaudLes chemins qui nous amènent à découvrir un roman sont parfois tortueux. Pour ma part, le titre The Dark Side of the Moon de Dominique Sigaud, paru en 2004, me renvoyait inévitablement à un album des Pink Floyd que j'affectionne tout particulièrement. En définitive, la lecture du texte mentionné s'est révélée n'avoir aucun rapport avec l'œuvre musicale du groupe de rock britannique au psychédélique nom d'oiseau. J'étais loin de me douter, cependant, en le commençant, qu'il déclencherait une telle secousse sismique en mon for intérieur. Parmi les lectures qui laissent des traces et qui griffent l’âme de manière indélébile, en voici donc une qui m'a longtemps hantée.
Le personnage principal, Anna Maria Mariol de Lagoa, est journaliste. La jeune femme va, par ambition, orgueil, se mettre en situation de danger en interrogeant un ancien détenu torturé par les membres d'un régime totalitaire révolu. Elle pense ainsi tenir l'article qui fera d'elle une célébrité dans le monde de la presse. La prise de conscience de l'horreur des révélations qu'elle détient précipite sa chute dans une peur absolument incontrôlable, surtout au moment où elle comprend qu'elle devra payer d'un lourd tribut la mise à jour de la parole du rescapé.

Le statut fictionnel du récit pourrait nous faire croire qu'en tant que lecteurs, nous allons être protégés de cette brutalité que le texte va développer. Il n'en est rien. Nous sommes presque confrontés à l'inverse. L'histoire est inventée, certes, mais l'auteur va parfois jusqu'à pousser très loin l'insoutenable. Si cela sonne avec de tels accents de vérité, c'est peut-être parce que Dominique Sigaud, ancienne journaliste, a nourri de son expérience, le terreau de cette histoire. Elle a connu les pays sous tension et a couvert de nombreux conflits comme la trop tristement célèbre Guerre du Golfe.
Son roman parle de la violence du métier de reporter, de la perversité de l'Homme oubliant, au nom d'un idéalisme fou, que celui en train de souffrir en face de lui, est un de ses semblables. Un semblable qu'il a réifié pour ne pas s'y voir reflété. C'est aussi un texte capable de nous interroger sur relation paradoxale et ambiguë entre un bourreau et sa victime, enfermés dans un monstrueux rapport de séduction.

La narration joue avec l'éclatement de la chronologie : on assiste à un va-et-vient constant entre le passé et le présent. Quant aux phrases, on pourrait presque parler de déstructuration du langage tant elles sont soit courtes soit syncopées, et donnent au texte un rythme haletant, voire étouffant. Le style de Sigaud développe une espèce de martèlement générant une lecture inévitablement saccadée, nous obligeant à éprouver par l’expérience du déchiffrement des mots la souffrance de la narratrice.

On pense inévitablement à la lecture du texte de Dominique Sigaud, à une déclinaison du thème de la jeune fille et la mort, récurrent dans la littérature et les arts. Thématique qui nous vient de l'Antiquité grecque et qui dote tout récit qui s'en inspire d'un discours universel. The Dark Side of the Moon semble ne pas y échapper.
En effet, ce roman prend très vite le statut d'un véritable plaidoyer contre toutes les barbaries politiques. C'est aussi une espèce d'hymne à la capacité de résistance de l'Homme face à ces dernières. Le roman possède un contenu salutaire  parce qu'il parvient à nous dessiller les yeux sur l'animalité, la noirceur de l'humain, sur sa part d'ombre mais aussi sur son incroyable capacité à surmonter les épreuves les plus atroces.

On ne sort pas indemne d'une telle lecture.

 

Posté par IrmaVep

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18 avril 2013 4 18 /04 /avril /2013 16:22

Action-Suspense, Le blog de Claude LE NOCHER

7 février 2011  

 

En 2007, Dominique Sigaud publia L’inconfort des ordures (Babel Noir). La même héroïne est de retour, dans Conte d’exploitation (Actes Noirs)…

En ce début novembre, la commissaire Régine Partouche va fêter ses cinquante ans dans deux semaines. Fêter n’est pas le mot. Devenir quinquagénaire, alors qu’elle évacue si lentement son enfance perturbée en Algérie, pas si simple pour elle. Son mari Georges, libraire, est un modèle d’équilibre et de patience. Et elle est fière de son fils Victor, militant de gauche, activiste frisant l’illégalité.

Par contre, l’ambiance à la P.J. lui parait de moins en moins saine. À cause des méthodes de Pucheu, le remplaçant de Vrémont, directeur désormais retraité. Pucheu s’est chargé de la refonte des services, en séparant les équipes, en cassant les liens. Un principe de management des potentiels humains, appliqué partout par le pouvoir actuel, soi-disant pour davantage d’efficacité. Ce qui ne fait que créer des tensions supplémentaires, selon Régine Partouche. De son ex-équipe, elle a quand même gardé le fiable Maxime Plantin.

SIGAUD-2011Ce lundi, les policiers ont à traiter deux affaires d’inégale importance. La moins excitante est confiée à Régine. Il s’agit du meurtre d’une artiste peintre, dans le 11e arrondissement. C’est son détestable collègue Darnando qui s’occupera de l’autre cas. Graziella Perção, travesti brésilien, a été assassiné et jeté dans une poubelle devant la librairie de Georges, le mari de Régine. La commissaire a des raisons d’imaginer qu’elle est visée. En effet, Graziella fut un des principaux témoins d’une affaire précédente, trois ans plus tôt. Un meurtre similaire, car la victime également prostituée fut aussi retrouvée dans une poubelle. Georges va être interrogé par ses collègues. Régine craint que son fils ne soit inquiété pour ses activités militantes. Elle espère obtenir des éléments par Claire, ancienne de son équipe, mais la commissaire n’ignore pas que le directeur Pucheu à l’œil sur son propre groupe.

L’enquête sur la mort de la peintre débute mollement. Après avoir motivé ses adjoints en orientant l’enquête vers un client allemand de l’artiste assassinée, Régine rencontre un proche de Graziella. Prostituée venue d’Haïti, Beloved Latortue garde de la rancœur contre Régine, depuis le précédent crime. Néanmoins, elle lui donne une adresse, boulevard d’Ornano.

Ce club est un lupanar de luxe, où vient se distraire l’élite de la république. Il n’est pas exclu que Pucheu fasse partie, depuis qu’il est directeur de la P.J., de la clientèle triée sur le volet. Toutefois, quand Régine rencontre son ancien patron Vrémont, il relativise. En France, même chez les politiques, la luxure n’est pas un crime. Et ces bordels haut-de-gamme existent depuis toujours. Les connexions affairo-sexualo-politiques restent complexes à démontrer. Du côté de l’Allemagne, le suspect du meurtre de la peintre n’est pas n’importe qui. Chef d’entreprise aux méthodes sévères, il appartient à la droite dure de la CDU…

 

N’imaginons surtout pas que Dominique Sigaud, auteure confirmée, se contente d’une petite enquête criminelle classique. La P.J. d’aujourdhui n’est plus celle de Maigret. Celui-ci respectait la hiérarchie et, homme de terrain, il se méfiait des bureaucratiques juges d’instruction. Les rapports de force ont changé. Régine peut compter sur l’indépendance d’un juge, pas sur son trop politique directeur. Pucheu, comme Darnand(o), des noms évocateurs pour qui connaît l’Histoire.

De nouvelles méthodes de management sont organisées, basées sur une prétendue rentabilité. Bilan, comptes d’exploitation, chiffres de la sécurité. Ce qui oblige à se concentrer sur la petite délinquance, en laissant la plus grande impunité aux puissants. De tous ces gens dont nous parlons, confortablement installés sur leur fumier, lequel paiera un jour la facture ? Aucun […] Tout le travail fait depuis trente ans, pour que nos métiers restent plus ou moins des services publics au service du public et pas des officines, est en train de s’effondrer. Au service de qui est-ce que nous travaillons ? De la République ? Allons donc, ça se saurait. Réalité actuelle, peut-être plus vérolée que jamais, exprime l’auteure. Elle n’oublie pas l’intrigue criminelle, mais il ne faut pas s’attendre à une double enquête rectiligne, balisée. Car, outre les états d’âmes de la commissaire, ces sombres affaires baignent dans ce contexte compliqué qu’est notre monde actuel. Un très bon roman, à la tonalité mordante.

 

TELERAMA 02/04/2011 -
Martine Laval 

 

Etre flic dans notre belle France, lorsqu'on croit encore aux valeurs de la République, c'est pas de chance. La commissaire Régine Partouche s'obstine cependant à bien faire son boulot. Elle a pour alliés sa psychanalyste, son mari libraire (un métier de has been) et un petit livre qui lui tient lieu de bible, L'Art de la guerre, de Sun Tzu. Régine Partouche, trop éprise de justice, trop libre, sinon libertaire, déplaît à sa hiérarchie. Qu'importe, elle mène de front plusieurs combats : ne pas oublier le passé, de la Seconde Guerre mondiale à celle d'Algérie, enquêter coûte que coûte sur des crimes crapoteux, quitte pour cela à creuser dans la fourmilière où hommes politiques et mafieux se serrent les coudes.

Avec ce sens de l'humour que partagent les âmes désespérées en quête d'innocence, Dominique Sigaud, très colère et très en verve, épingle tout ce qui ne va pas dans notre société. Conte d'exploitation raconte l'immonde, pour mieux nous libérer d'une honte, celle d'être de ce monde. Heureusement, Sun Tzu est là pour nous conseiller, nous remonter le moral avec sa « stratégie offensive » : « Je dis que si tu connais ton ennemi et si tu te connais, tu n'auras pas à craindre le résultat de cent batailles. Si tu te connais toi-même sans connaître ton ennemi, tes chances de victoires et de défaites seront égales. Si tu ne connais ni ton ennemi ni toi-même, tu perdras toutes les batailles. » A ce jeu-là, Dominique Sigaud est une gagnante.

 

09 mars 2011

Conte d'exploitation, Dominique Sigaud

A l'image du paysage politique contemporain post-2007, la PJ se réorganise. Management, rationnalisation, rentabilité... le commissariat décomplexé, comme une entreprise. Dans ce contexte, la commissaire Régine Partouche doit enquêter sur une affaire sordide, sur fond de soirées fines organisées par et pour de hautes personnalités de l'Etat. Pour clore le tout, le cadavre est retrouvé dans une poubelle devant la librairie de son mari, et une double affaire vient se greffer à tout cela, à mi-chemin entre la France et l'Allemagne. Conte d'exploitation est un très bon polar teinté de politique, servi par une écriture fine et mordante. Un roman dans lequel les états d'âme et réflexions de la commissaire, personnage complexe et attachant, comptent autant que l'intrigue.

 

16 novembre 2011

Conte d'exploitation - Dominique Sigaud

Bien sûr, il s'agit d'un polar, un bon, où la commissaire Régine Partouche traque le criminel de main de maître. Mais c'est aussi l'occasion de découvrir les états d'âme d'une femme à l'aube de ses cinquante ans et de déplorer l'état de déliquescence d'une police, d'une société régies par le chiffre, le management, le "malin-je-mens".

Au delà du roman policier, Conte d'exploitation offre une peinture au vitriol du monde actuel où les puissants n'obéissent pas aux mêmes lois que le citoyen ordinaire, un système qui fait que les abus de pouvoir sont la règle et la justice, l'exception. Cette critique politique forme une toile de fond vivante pour les deux enquêtes menées par cette commissaire hors normes, attachante par ses doutes, son éthique et sa force de résistance face à une hiérarchie quelque peu corrompue.

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