la litterature contemporaine est un des portails vers le monde contemporain ; litterature comme décolonisation interieure
En 2007, Dominique Sigaud publia “L’inconfort des ordures” (Babel Noir). La même héroïne est de retour, dans “Conte d’exploitation” (Actes Noirs)…
En ce début novembre, la commissaire Régine Partouche va fêter ses cinquante ans dans deux semaines. Fêter n’est pas le mot. Devenir quinquagénaire, alors qu’elle évacue si lentement son enfance perturbée en Algérie, pas si simple pour elle. Son mari Georges, libraire, est un modèle d’équilibre et de patience. Et elle est fière de son fils Victor, militant de gauche, activiste frisant l’illégalité.
Par contre, l’ambiance à la P.J. lui parait de moins en moins saine. À cause des méthodes de Pucheu, le remplaçant de Vrémont, directeur désormais retraité. Pucheu s’est chargé de la refonte des services, en séparant les équipes, en cassant les liens. Un principe de management des potentiels humains, appliqué partout par le pouvoir actuel, soi-disant pour davantage d’efficacité. Ce qui ne fait que créer des tensions supplémentaires, selon Régine Partouche. De son ex-équipe, elle a quand même gardé le fiable Maxime Plantin.
Ce lundi, les policiers ont à traiter deux affaires d’inégale importance. La moins excitante est confiée à Régine. Il s’agit du meurtre d’une artiste peintre, dans le 11e arrondissement. C’est son détestable collègue Darnando qui s’occupera de l’autre cas. Graziella Perção, travesti brésilien, a été assassiné et jeté dans une poubelle devant la librairie de Georges, le mari de Régine. La commissaire a des raisons d’imaginer qu’elle est visée. En effet, Graziella fut un des principaux témoins d’une affaire précédente, trois ans plus tôt. Un meurtre similaire, car la victime également prostituée fut aussi retrouvée dans une poubelle. Georges va être interrogé par ses collègues. Régine craint que son fils ne soit inquiété pour ses activités militantes. Elle espère obtenir des éléments par Claire, ancienne de son équipe, mais la commissaire n’ignore pas que le directeur Pucheu à l’œil sur son propre groupe.
L’enquête sur la mort de la peintre débute mollement. Après avoir motivé ses adjoints en orientant l’enquête vers un client allemand de l’artiste assassinée, Régine rencontre un proche de Graziella. Prostituée venue d’Haïti, Beloved Latortue garde de la rancœur contre Régine, depuis le précédent crime. Néanmoins, elle lui donne une adresse, boulevard d’Ornano.
Ce club est un lupanar de luxe, où vient se distraire l’élite de la république. Il n’est pas exclu que Pucheu fasse partie, depuis qu’il est directeur de la P.J., de la clientèle triée sur le volet. Toutefois, quand Régine rencontre son ancien patron Vrémont, il relativise. En France, même chez les politiques, la luxure n’est pas un crime. Et ces bordels haut-de-gamme existent depuis toujours. Les connexions “affairo-sexualo-politiques” restent complexes à démontrer. Du côté de l’Allemagne, le suspect du meurtre de la peintre n’est pas n’importe qui. Chef d’entreprise aux méthodes sévères, il appartient à la droite dure de la CDU…
N’imaginons surtout pas que Dominique Sigaud, auteure confirmée, se contente d’une petite enquête criminelle classique. La P.J. d’aujourd’hui n’est plus celle de Maigret. Celui-ci respectait la hiérarchie et, homme de terrain, il se méfiait des bureaucratiques juges d’instruction. Les rapports de force ont changé. Régine peut compter sur l’indépendance d’un juge, pas sur son trop politique directeur. Pucheu, comme Darnand(o), des noms évocateurs pour qui connaît l’Histoire.
De nouvelles méthodes de management sont organisées, basées sur une prétendue rentabilité. Bilan, comptes d’exploitation, chiffres de la sécurité. Ce qui oblige à se concentrer sur la petite délinquance, en laissant la plus grande impunité aux puissants. “De tous ces gens dont nous parlons, confortablement installés sur leur fumier, lequel paiera un jour la facture ? Aucun […] Tout le travail fait depuis trente ans, pour que nos métiers restent plus ou moins des services publics au service du public et pas des officines, est en train de s’effondrer. Au service de qui est-ce que nous travaillons ? De la République ? Allons donc, ça se saurait.” Réalité actuelle, peut-être plus vérolée que jamais, exprime l’auteure. Elle n’oublie pas l’intrigue criminelle, mais il ne faut pas s’attendre à une double enquête rectiligne, balisée. Car, outre les états d’âmes de la commissaire, ces sombres affaires baignent dans ce contexte compliqué qu’est notre monde actuel. Un très bon roman, à la tonalité mordante.
TELERAMA 02/04/2011 -
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Etre flic dans notre belle France, lorsqu'on croit encore aux valeurs de la République, c'est pas de chance. La commissaire Régine Partouche s'obstine cependant à bien faire son boulot. Elle a pour alliés sa psychanalyste, son mari libraire (un métier de has been) et un petit livre qui lui tient lieu de bible, L'Art de la guerre, de Sun Tzu. Régine Partouche, trop éprise de justice, trop libre, sinon libertaire, déplaît à sa hiérarchie. Qu'importe, elle mène de front plusieurs combats : ne pas oublier le passé, de la Seconde Guerre mondiale à celle d'Algérie, enquêter coûte que coûte sur des crimes crapoteux, quitte pour cela à creuser dans la fourmilière où hommes politiques et mafieux se serrent les coudes.
Avec ce sens de l'humour que partagent les âmes désespérées en quête d'innocence, Dominique Sigaud, très colère et très en verve, épingle tout ce qui ne va pas dans notre société. Conte d'exploitation raconte l'immonde, pour mieux nous libérer d'une honte, celle d'être de ce monde. Heureusement, Sun Tzu est là pour nous conseiller, nous remonter le moral avec sa « stratégie offensive » : « Je dis que si tu connais ton ennemi et si tu te connais, tu n'auras pas à craindre le résultat de cent batailles. Si tu te connais toi-même sans connaître ton ennemi, tes chances de victoires et de défaites seront égales. Si tu ne connais ni ton ennemi ni toi-même, tu perdras toutes les batailles. » A ce jeu-là, Dominique Sigaud est une gagnante.
A l'image du paysage politique contemporain post-2007, la PJ se réorganise. Management, rationnalisation, rentabilité... le commissariat décomplexé, comme une entreprise. Dans ce contexte, la commissaire Régine Partouche doit enquêter sur une affaire sordide, sur fond de soirées fines organisées par et pour de hautes personnalités de l'Etat. Pour clore le tout, le cadavre est retrouvé dans une poubelle devant la librairie de son mari, et une double affaire vient se greffer à tout cela, à mi-chemin entre la France et l'Allemagne. Conte d'exploitation est un très bon polar teinté de politique, servi par une écriture fine et mordante. Un roman dans lequel les états d'âme et réflexions de la commissaire, personnage complexe et attachant, comptent autant que l'intrigue.
Bien sûr, il s'agit d'un polar, un bon, où la commissaire Régine Partouche traque le criminel de main de maître. Mais c'est aussi l'occasion de découvrir les états d'âme d'une femme à l'aube de ses cinquante ans et de déplorer l'état de déliquescence d'une police, d'une société régies par le chiffre, le management, le "malin-je-mens".
Au delà du roman policier, Conte d'exploitation offre une peinture au vitriol du monde actuel où les puissants n'obéissent pas aux mêmes lois que le citoyen ordinaire, un système qui fait que les abus de pouvoir sont la règle et la justice, l'exception. Cette critique politique forme une toile de fond vivante pour les deux enquêtes menées par cette commissaire hors normes, attachante par ses doutes, son éthique et sa force de résistance face à une hiérarchie quelque peu corrompue.