la litterature contemporaine est un des portails vers le monde contemporain ; litterature comme décolonisation interieure
Extraits de "De la misère symbolique", par Bernard Stiegler LE MONDE | 10.10.03
""Le 21 avril (2002 : Le Pen présent au 2° tour des élections présidentielles) a été une catastrophe politico-esthétique. Ces personnes qui sont en situation de grande misère symbolique exècrent le devenir de la société moderne et avant tout son esthétique - lorsqu'elle n'est pas industrielle. Car le conditionnement esthétique, qui constitue l'essentiel de l'enfermement dans les zones, vient se substituer à l'expérience esthétique pour la rendre impossible.
Il ne faut pas croire que les nouveaux misérables sont d'abominables barbares. Ils sont le coeur même de la société des consommateurs. Ils sont la "civilisation". Mais telle que, paradoxalement, son c¦ur est devenu un ghetto. Or ce ghetto est humilié, offensé par ce devenir. Nous, les gens réputés cultivés, savants, artistes, philosophes, clairvoyants et informés, il faut que nous nous rendions compte que l'immense majorité de la société vit dans cette misère symbolique faite d'humiliation et d'offense. Tels sont les ravages que produit la guerre esthétique qu'est devenu le règne hégémonique du marché. L'immense majorité de la société vit dans des zones esthétiquement sinistrées où l'on ne peut pas vivre et s'aimer parce qu'on y est esthétiquement aliéné.
Je connais bien ce monde : j'en viens. Et je sais qu'il est porteur d'insoupçonnables énergies. Mais si elles sont laissées à l'abandon, ces énergies se feront essentiellement destructrices.
Au XXe siècle, une esthétique nouvelle s'est mise en place, fonctionnalisant la dimension affective et esthétique de l'individu pour en faire un consommateur. Il y eut d'autres fonctionnalisations : certaines eurent pour but d'en faire un croyant, d'autres un admirateur du pouvoir, d'autres encore un libre-penseur explorant l'illimité qui résonne dans son corps à la rencontre sensible du monde et du devenir.
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Dès lors que je n'ai plus de singularité, je ne m'aime plus : on ne peut s'aimer soi-même qu'à partir du savoir intime que l'on a de sa propre singularité. Si notre singularité est détruite, notre amour de nous-même est détruit. Quant à l'art, il est l'expérience et le soutien de cette singularité sensible comme invitation à l'activité symbolique, à la production et à la rencontre de traces dans le temps collectif.
L'amour propre que rend possible la singularité de l'individu, et que, dans la psychanalyse, on appelle le narcissisme, est la condition de l'amour des autres. Si je ne m'aime pas moi-même, je ne peux aimer les autres. C'est pourquoi le tueur de Nanterre, Richard Durn, est un exemple de ce vers quoi nous allons : un exemple du genre de passages à l'acte à quoi conduit la misère symbolique, anticipant cet autre passage à l'acte que fut le 21 avril 2002.""
Mon commentaire, ce soir :
Les ateliers d'écriture qu'un certain nombre d'entre nous, écrivains, dirigeons notamment dans des classes parfois dites "poubelle" d'adolescents déjà qualifiés de "en échec" sont la remarquable démonstration de ces réflexions. L'atelier d'écriture propose et exige de re-rentrer dans une singularité, une langue et une symbolique singulière, appartenant à chacun. Il a pour effet aussi de faire reconnaître et accepter cette singularité pour soi-même et par le groupe, puis de la respecter.
Il en ressort "curieusement" des jeunes gens qui se remettent au travail, c'est à dire aussi à la pensée parce qu'ils sont redevenus propriétaires d'une langue, d'une pensée, d'une symbolisation du monde qui n'appartient qu'à eux et que, en percevant les bénéfices (non marchands et non consommables) de cette existence propre, elle redonne lieu, évidemment à une exigence propre à chacun.
Alors qu'ils croyaient déjà avoir disparu (à 15 ans, 16 ans, 17 ans) corps et âme pour nous tous, alors qu'ils pensaient déjà ne rien valoir à nos yeux, les voir d'abord sidérés de réaliser ce qu'ils sont capables de produire dans la langue, le texte puis du coup redésirer s'affirmer comme auteur (cad à l'origine du mot, "celui qui fonde et qui établit" - je ne confonds pas avec l'écrivain), et c'est pour la vieille que je devien(drai) d'un bonheur très heureux.
C'est d'ailleurs sans doute pour toutes ces raisons que le gouvernement ne cesse de rétrécir ces possibilités.
Voir passer ses manants de consommateur à auteur n'est pas du goût de nos monarques acculturés. On les comprend..