la litterature contemporaine est un des portails vers le monde contemporain ; litterature comme décolonisation interieure
Dans le Monde des Livres d'hier, 8 sept., Yannick Haenel signe une "objection" à mon livre "Franz Stangl et moi" paru chez Stock au mois d'août.
Le livre certes ne m'appartient plus tout à fait, il est devenu un objet collectif -et je n'ignore pas qu'il peut prêter à critique, c'est le fait de tout objet collectif.
Mais la critique comme tout texte engage son auteur. Et il se trouve que M. Haenel appuie la fin de son objection sur une analyse ambivalente de mon travail, pour servir son propos. Le fait par exemple qu'il explique que je vais dans le livre jusqu'à m'identifier "aux squelettiques derrière les barbelés" (les déportés) m'a d'autant plus gênée que je fais très attention à ne jamais glisser dans ce type de narcissisme qui de mon point de vue serait obscène. Je fais très attention à ne jamais tenter de faire glisser sur moi ce que sont les déportés et que je ne suis pas. J'admets qu'il ne supporte pas le rapprochement que je m'autorise entre le salon familial de mon enfance "forme atténuée d'un désastre bien plus partagé" (p 155) et le désastre de Shoah (mon propos dans le livre précisément est de montrer que Shoah est le résultat d'un système toujours à l'oeuvre, et que si les camps d'extermination en sont le résultat le plus extrême, sa nocivité est malheureusement bien présente ailleurs). Je me doutais d'ailleurs qu'on pourrait me le reprocher ; j'avais écrit à la phrase précédente "qu'on me pardonne éventuellement le lien, ou pas"
Mais ma gêne ne m'a plus quittée en lisant la fin de cette "objection" : M. Haenel termine en disant comment "la confiance qu'on avait dans (mon) livre se déchire" -ce n'est pas rien- mais c'est en m'attribuant une phrase (p.181) qui était très clairement placée dans la bouche (ou la pensée) de Stang et non dans la mienne : "Treblinka, les pins, le sable. Sans aucun doute j'y étais. Je l'ai fait". C'est Stangl qui le dit. Le contexte de la phrase ne peut prêter à confusion. Pendant 220 pages, je prends bien garde à ne jamais m'octroyer une place qui ne serait pas la mienne. Et M. Haenel de tirer comme conclusion à cette phrase qu'il m'attribue à tort : "le livre (se) décompose alors dans une empathie aussi hallucinée qu'incompréhensible"..
Sans doute a-t-il mal lu, interprété à tort ; je lui laisserai évidemment le bénéfice du doute.
J'admets tout à fait, pour finir, que M. Haenel n'ait pas confiance dans mon travail. Il est donc essentiel que son travail critique soit, en regard, un travail auquel tout lecteur peut accorder sa confiance.