la litterature contemporaine est un des portails vers le monde contemporain ; litterature comme décolonisation interieure
Je cherchais depuis quelques années ce qui différenciait vraiment ma jeunesse (dans les années 70 ...) de celle d'aujourd'hui, à part les ennuis techniques de type sida, chômage. Impossible de trouver, il y a toujours des baba cool, des hippies et leur contraire, la même proportion de jeunes ayant envie de changer le monde ou de gagner beaucoup d'argent, de trouver celui des parents nul, de se consacrer aux Africains affamés, de faire la fête et l'amour, les drogues etc, les différences ne se situant que dans des histoires de proportions et de degrés.
Mais ce matin, j'ai compris. Le directeur de Sciences Po meurt. A deux heures du matin (sic!) l'école doit ouvrir les portes devant l'afflux de jeunes terriblement affectés, ils se sentent orphelins (resic), ils allument des bougies, ils pleurent les larmes de leur corps.
J'écoute ça, médusée et enfin je comprends que j'ai trouvé la différence essentielle, fondamentale. Nous étions en quête de liberté, nos profs étaient des profs, on pouvait les aimer, être très affectés s'ils mouraient mais leur vie et la nôtre étaient deux entités bien séparées. Eux sont en quête de regroupement, de "lien", l'émotionnel et d'autant plus l'émotionnel rendu public occupe une grande place. Ils cherchent de l'identique et du même où nous cherchions de la singularité. Chacun de nous devait exister (et non vivre) autant que possible, en tant que tel,et nous savions qu'il y avait un prix à payer. J'ai étudié à Sciences-Po, lieu à l'époque de remise en question des vieux moules et de recherche d'une pensée novatrice, à part dans les coups de foudre entre étudiants, l'émotionnel restait à la porte.
Une pensée m'a traversée, fugace, étrange : ça facilite le fascisme. J'ai compris pourquoi après. Quand l'émotion conduit la foule, la rend grégaire, alors il y a fort à craindre de ceux qui sauront la manipuler -et il y toujours des candidats à ce genre de rôle et de poste. L'émotion annule l'esprit critique et presque, s'en défend.
Les petits d'aujourd'hui sont gavés en effet de discours émotionnel, émotiogène. Faire ouvrir une école à 2h du mat pour pleurer son directeur est hystérique (je cite certains des symptômes) : "égocentrisme important ; besoin d’être apprécié de l’entourage qui conduit à adapter idées et opinions à l'audience ; exubérance et grande démonstrativité ; théâtralisation avec dramatisation de toutes les situations ; besoin avide d’affection et de séduction ; tendance à nouer des liens assez factices".
La névrose hystérique étant décrite (rapidement) comme une "fixation symbolique de l'angoisse sur des symptômes, l'angoisse n'étant pas vécue comme telle mais convertie", la question se pose de savoir si ce n'est pas justement cette émotionalisation du monde qui leur procure de l'angoisse. Et on pourrait le comprendre : l'émotionalisation masque le monde sous prétexte de le montrer plus "gentil" qu'il n'est. Or ces jeunes savent bien, en fait, ce qu'est le monde. Ils sont donc dans une sorte d'impasse. Ca manque cruellement de symbolisation ; on dérape donc vers de l'imaginaire, de la théâtralisation.