la litterature contemporaine est un des portails vers le monde contemporain ; litterature comme décolonisation interieure
J'ai décidé de publier sur mon blog, durant l'entre-deux tours des élections présidentielles, le contenu d'un manuscrit "Vichy, Saison 2?" qui devait être publié en février 2012 et fut finalement annulé par l'éditeur, trouvant que j'y prenais trop de précautions.
Puisque Nicolas Sarkozy a décidé d'effacer les 5 ans de son quinquennat et de se refaire une virginité de dernière minute pour accéder une nouvelle fois à la tête de l'Etat, j'ai décidé de mon côté, de rappeler ce qu'a été ce quinquennat sous un angle particulier : en quoi il n'a cessé de renforcer la division au sein de notre Nation et d'affaiblir le socle des fondamentaux républicains hérités du redressement politique engagé à la Libération.
"On ne traumatise pas les enfants en leur faisant
ce cadeau de la mémoire d'un pays, pour leur dire un jour,
c'est vous qui écrirez l'histoire de ce pays. Nous, nous en sommes
la mémoire, ne refaites pas les mêmes erreurs que les autres"
Nicolas Sarkozy, le 15 février 2008 à Périgueux.
« Je pense qu'on se construit en transgressant (…). Moi-même, j'ai créé mon
personnage en transgressant certaines règles de la pensée unique. Je crois en la
transgression. Mais ce qui me différencie des libertaires, c'est que pour
transgresser il faut qu'il y ait des règles ! (…) de l'autorité, des lois. L'intérêt de
la règle, de la limite, de la norme, c'est justement qu'elles permettent la transgression.
Sans règles, pas de transgression. Donc pas de liberté. Car la liberté, c'est de transgresser.
Nicolas Sarkozy, avril 2007
« J’ai voulu parler de la France parce que depuis trop longtemps elle était dénigrée et
parce qu’à force de l’abîmer, à force de l’abaisser, à force de renier son histoire, sa
culture, ses valeurs, à force de tout détester, de détester la famille, la patrie, la religion, la société, le travail, la politesse, l’ordre, la morale, à force on finit par se détester soi-même.
Et je pense que la détestation de soi est toujours le commencement de la détestation de l’autre.
Nicolas Sarkozy, avril 2007
les raisons d’un titre
J’ai beaucoup hésité, -qu’on se rassure- sur ce titre qui s’est imposé d’emblée mais pouvait m’exposer au reproche d’un « bon mot » indécent et falsificateur. J’en ai essayé d’autres, plus neutres. Mais ce que j’ai appris au cours de ce travail m’a convaincue de le garder.
La notion de « saison » appliquée aux fictions télévisuelles, implique la présence de « héros récurrents dans une continuité narrative ». Dans le cas présent, il s’agit de savoir dans quelle mesure la façon dont le sommet de l’Etat fait, à la France, son récit de la France, fait preuve sur certains points de « continuité narrative » avec le récit fait de la France et à la France, par et sous Pétain.
« L’histoire ne repasse pas les plats », assurait l’écrivain antisémite Louis-Ferdinand Destouches, dit Céline ; « Il arrive que l'histoire repasse les plats mais ce sont rarement les meilleurs », complétait le médaillé de la Résistance et Académicien français André Frossard. « Celui qui ne connaît pas l'histoire est condamné à la revivre », concluait Karl Marx, ajoutant « La tradition de toutes les générations mortes pèse très lourd sur le cerveau des vivants ».
à l’origine de ce livre
Fin 2005, j’entame un travail sur les maisons occupées en France par la Gestapo allemande[1] achevé en 2011, de quoi compléter mes connaisssances sur le régime dit de Vichy. Pendant ce temps, la vie politique suit son cours, campagne présidentielle, élection de 2007, quinquennat Sarkozy. Au début, je note simplement des rapprochements entre les deux. Lettre de Guy Môquet ; confier « la mémoire d'un des 11 000 enfants français victimes de la Shoah" aux élèves de CM2 ; plateau des Glières, nouveau pèlerinage présidentiel ; retour du mot rafle ; gendarmes arrêtant des enfants dans les écoles. Des échos, donc. Mais en 2008, Brice Hortefeux, ministre de l'Immigration, de l'Intégration et de l'Identité nationale, critiqué pour son organisation d’un sommet de l’Intégration à Vichy, réplique "Il faut arrêter (…) de faire payer à Vichy tous les péchés du monde", puis "Je ne ferai pas de politiquement correct » , « Je revendique à mort le choix de Vichy ». Etant donné le travail que je suis en train de faire sur Vichy et la mort à l’œuvre sous ce régime, cette formule me trouble particulièrement. J’ouvre un dossier « Vichy II » pour l’archiver.
A partir de là, j’entends tout ce qui fait resurgir Vichy. A partir de là aussi, je suis prise au piège : comment imaginer que derrière la formule, Brice Hortefeux revendique l’héritage politique de Vichy ? Comment ne pas me sentir coupable d’une telle pensée ? Comment ne pas relier pourtant cette coupable pensée et des actes et discours faisant le lien entre le gouvernement auquel il appartient et l’idéologie vichyste ? Comment comprendre son « à mort » ? Réponse raisonnable : c’est juste un effet de langage. Nicolas Sarkozy n’a fait exprès non plus de mettre la famille et la patrie au premier rang des valeurs détestées par ces Français qui nous veulent du mal. C’est moi qui suis coupable de leur prêter de troubles intentions ; moi et tous ceux qui ne peuvent s’en empêcher.
Je consigne néanmoins, à partir de là, tous les rapprochements entre l’actualité et mon travail sur 1940-1945. Mon manuscrit sur la gestapo terminé, je reprends la liste, elle m’étonne moi-même : il y a, venant de l’Etat, des lois ou propositions de lois, décrets, déclarations et termes, mais aussi dans la classe politique insultes et invectives se référant à Vichy. Une certaine « continuité narrative », donc. La somme en tout cas m’a paru justifier sa publication. C’est l’essentiel de ce petit livre : ce qui, dans les actes et discours des gouvernements Sarkozy a soulevé le parallèle avec ceux du régime de Vichy. Les faits sur lesquels s’appuie le parallèle. Et, au-delà, la façon dont Vichy et la période de l’occupation ont resurgi dans le discours actuel. Et donc, en filigrane, la question de quoi ce retour est-il le nom, pour paraphraser le philosophe Alain Badiou.[2]
1940-44, le retour ?
Pas un mois depuis 2007 sans que « Vichy » ne fasse son retour dans le discours politique. A l’approche de l’élection de 2012, le phénomène s’accélère encore ; s’y ajoute une étonnante reprise du « motif allemand ». « Comme en 40 », les uns vantent le modèle allemand, là où d’autres sont taxés de germanophobie, on réentend les noms de Bismarck (Montebourg) "Daladier à Munich" (Jean-Marie Le Guen ). Des journaux titrent sur « le retour de l’anti-France »[3]
Ce fut déjà le cas en 1980 à l’approche d’une élection présidentielle cruciale. « La vérité, écrit par exemple Jean-Pierre Chevènement dans Le Monde du 8 octobre 1980, est qu'une véritable osmose s'est créée entre une partie du personnel dirigeant giscardien et l'extrême droite française, de Vichy au Club de l'Horloge ».
Vichy, paradigme récurrent de la lutte politique exacerbée ? Hypothèse plausible ; le conflit iédologique y était à son comble. Pétain accclamé par la foule à l’Hôtel de Ville de Paris quelques jours avant le débarquement, en avril 1944, tandis que d’autres depuis longtemps déjà sont morts ou paient dans des camps leur lutte contre son régime.
« Vichy » dans la production narrative de gauche à droite
Dès la campagne de 2007, la période de l’occupation est un des axes majeurs du discours en deux temps de Nicolas Sarkozy : appui récurrent à la « vraie » France des résistants et rejet de toute « repentance » à l’égard de cette période. Le même clivage est présent à droite durant le quinquennat : des élus UMP -Droite Populaire vont jusqu’à réutiliser des insultes pétainistes (l’Anti-France), là où d’autres utilisent « l’argument de Vichy » pour critiquer des projets gouvernementaux. A gauche, la « pétainisation » est régulièrement brandie par des responsables politiques et militants de terrain. Sans oublier une extrême droite n’hésitant pas, par exemple, à comparer les "prières de rue" des musulmans et un état d'"occupation" en référence claire à celle des nazis[4].
Une contamination du discours politique, donc ; on s’envoie Vichy à la figure. Pour les uns, Vichy marque une ligne rouge à ne pas franchir, que d’autres présentent comme un frein voire une censure au débat et à l’action politique. «La dernière fois qu’on a eu des registres communaux (des étrangers) c’était durant Vichy. Alors évidemment les bonnes consciences morales disent “Ce n’est pas possible de faire dans la République ce qu’on a fait sous Vichy”. Mais le 1er-Mai, tout le monde le fête!» (Lionnel Luca, UMP-Droite Populaire, 7 juillet 2011).
A y regarder de plus près, le clivage se joue autour d’« interdits » politiques voire éthiques, globalement admis depuis la Libération : après Vichy, sous-entendu après sa collaboration au nazisme, sa participation au crime contre l’humanité et à la fascisation de l’Etat, aucun responsable politique républicain ne peut s’autoriser certaines postures, que certains semblent aujourd’hui prêts à réendosser.
Vichy dans le(s) récit(s) de la France fait(s) à la France
«La vraie France n'était pas à Vichy… La vraie France, … elle avait la voix du général de Gaulle, elle avait le visage des résistants», dira Nicolas Sarkozy le 8 mai 2008. Aimable fiction ; la France en 1944 était à Vichy autant qu’à Tulle ou au Mont Valérien. Et le Président le sait. A l’autre vraie France, il parle « de la France …dénigrée … abîmée … abaissée (par ceux qui) détestent la famille, la patrie, la religion, la société, le travail, la politesse, l’ordre, la morale ».
Exemple emblématique : le second discours utilise le lexique vichyste, travail, famille, patrie, ordre et morale. Mais le dire expose, au pire, au reproche de manipulation, au mieux à un « ce n’est pas possible, il ne peut pas l’avoir fait exprès », que me renverront nombre d’interlocuteurs préférant repousser une idée trop insécurisante. D’autres prises de parole montreront pourtant un clivage similaire entre discours manifeste adressé à la France « résistante » et sous discours à l’opposé.
« Il est, dans la vie d'une nation, des moments qui blessent la mémoire, et l'idée que l'on se fait de son pays. Il est difficile de les évoquer, aussi, parce que ces heures noires souillent à jamais notre histoire, et sont injure à notre passé et à nos traditions. Oui, la folie criminelle de l'occupant a été secondée par des Français, par l'Etat français. La France, … ce jour-là, accomplissait l'irréparable (rafle du Vel d’Hiv). … Soixante-seize mille déportés juifs de France n'en reviendront pas. … Ne rien occulter des heures sombres de notre Histoire, c'est tout simplement défendre une idée de l'Homme, de sa liberté et de sa dignité. C'est lutter contre les forces obscures, sans cesse à l'oeuvre. (…) Cinquante ans après, notre pays doit assumer toute son histoire. Le blanc comme le gris. Les heures de gloire comme les zones d'ombre ». Ces discours du Président Jacques Chirac en 1995 et 1997 voulaient restaurer une mémoire sans amnésie.
Disant vouloir ouvrir « une nouvelle page de notre Histoire », le candidat Sarkozy fera un autre choix : le rejet d’une « repentance » censée amoindrir notre amour de la Nation. J’y reviendrai.
« La droite est sortie honteuse de la guerre. Depuis la Libération, la gauche exerce un magistère moral sur l’histoire, distribuant les bons et les mauvais points : à gauche le parti des fusillés, à droite les collaborateurs. Même Chirac n’a jamais dit qu’il était de droite, et Jospin n’a pas hésité à dire de la droite qu’elle était héritière d’un courant anti-dreyfusard, antisémite et raciste… il (Sarkozy) a sorti nos valeurs de la réclusion, commente Patrick Devedjan le 10 avril 2007, il redonne sa dignité à la droite, la droitisation de la société permet aujourd’hui ce réajustement idéologique qui anticipe la victoire politique… »[5]. Resituant d’emblée la posture politique de celui qui allait devenir Président, par rapport à l’occupation et Vichy, cette déclaration éclaire certaines attitudes à venir. Et soulève la question des droites : les résistants et mouvements de résistance issus de la droite ont été suffisamment importants pour que la droite dans son ensemble n’ait pas à sortir honteuse… non pas de la guerre d’ailleurs, mais de la Collaboration. Cette apparente confusion ne sera pas sans effet sur le quinquennat Sarkozy.
Alors certes nous ne sommes pas dirigés par un Etat collaborant avec des nazis à l’extermination des Juifs d’Europe. Ni dans un Etat pourchassant communistes, franc-maçons, gaullistes, et en dressant des listes d’otages à fusiller ou créant des milices torturant à mort ses opposants. Nous ne sommes pas non plus dans un Etat fasciste sans contre-pouvoirs. Sur ce point, les choses sont claires. Il ne peut y avoir d’amalgame, « méthode consistant à englober artificiellement, en exploitant un point commun, diverses formations ou attitudes politiques ».[6] L’argument sera d’ailleurs utilisé par le pouvoir pour disqualifier toute critique s’appuyant sur la Shoah en France. Ici, Claude Guéant le 1er septembre 2010, après la polémique sur la réquisition d’un tramway RATP pour expulser des familles roms : "Un certain nombre d'amalgames que j'ai entendus avec la Shoah, … sont spécialement scandaleux. … des propos comme ceux-là banalisent la Shoah et, finalement, encouragent au négationnisme" : faire référence à la Shoah, dans un contexte non génocidaire, reviendrait à nier la Shoah. Une autre lecture des mêmes faits est pourtant possible : c’est parce qu’il y a eu la Shoah, que tout retour à des pratiques l’ayant rendue possible déclenche « l’argument de Vichy ». Il serait effectivement insupportable d’amoindrir de quelque manière que ce soit la réalité de l’extermination des 80.000 Juifs de France, qui est et restera une des marques d’infamie de notre pays, et des corruptions idéologiques, intellectuelles et politiques qui l’ont favorisée. Et parce que nous portons collectivement la mémoire de l’infamie et de ce contexte idéologique et politique, certains s’élèvent contre toute pratique d’Etat renvoyant aux circonstances qui l’ont produite. Dire « rafle » à propos de sans-papiers dont nous savons qu’ils ne seront pas conduits à l’extermination, c’est opposer une fin de non-recevoir à tout acte assimilé aux conditions préexistants à la faute de Vichy. La mémoire de la Shoah, dans ce sens, loin d’être affaiblie ou « écrasée » (au sens informatique du terme) est au contraire, me semble-t-il, la référence fondatrice et fondamentale à l’aulne de laquelle sont jugés ces actes officiels.
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[1] « Le piège des loups, les 175 maisons de la gestapo en France », Stock 2012
[2] « De quoi Sarkozy est-il le nom ? », Nouvelles éditions lignes 2007
[3] Libération, 12.01.2012 « L’UMP joue le retour de l’anti-France »
[4] «Je suis désolée (sic), mais pour ceux qui aiment beaucoup parler de la Seconde guerre mondiale, s'il s'agit de parler d'occupation, on pourrait en parler, pour le coup, parce que ça c'est une occupation du territoire» (Marine Le Pen 10.12.2010) après le célèbre "En France du moins, l'Occupation allemande n'a pas été particulièrement inhumaine » de Jean-Marie Le Pen en janvier 2005
[5] Le Monde 10/04/07
[6] Le Petit Robert 1, 1989